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MÉTIS
in situ
Antonio
Perazzi; Italie/Italy
Bleu de bois
L'architecte
paysagiste milanais Antonio Perazzi invite à vivre
nus pieds l'expérience de son Bleu de bois au ras du
sol, pour mieux ressentir son hommage aux éléments
premiers comme sources intarissables de l'art des jardins.
Le
jardin
Du
bleu dans le bois. Le bleu du ciel, le bleu de l'eau qui rappelle
le fleuve, le bleu des fleurs qui évoque le pavot himalayen
emblématique des historiques jardins de Métis.
Le bois des arbres tout alentour de la clairière irrégulière,
le bois des carrés d'eau et de fleurs encastrés
et dispersés selon une trame dissoute, le sol recouvert
d'une épaisse couche de noyaux de cerises. À
la recherche d'une mise en relation fusionnelle entre son
intervention et l'environnement métissien, Antonio
Perazzi développe un langage jardinier à la
fois hautement épuré et finement articulé.
Ainsi,
pour répondre à la puissance des composantes
primordiales du paysage local – le ciel, la «mer»
et la forêt -, il créé et met en application
une rigoureuse règle des trois unicités : unicité
chromatique – une seule couleur, le bleu -, unicité
matérielle – une seul matériau, le bois
-, unicité morphologique - une seule forme, le carré
d'un mètre de côté. Puis, s'inspirant
de la subtile harmonie naturelle ambiante, il réalise
une souple mise en scène des éléments
: le bleu est d'eau et de ciel reflété ou de
fleurs savamment associées, le bois est en planches
ou en noyaux, la trame carrée engendre un damier central
mais se dissout en périphérie.
Et
le but ultime de la composition, c'est de convertir cette
vision de l'art des jardins comme hommage au génie
du paysage naturel en expérience marquante pour le
visiteur. Il s'agit de lui permettre de remonter doucement
vers les forces essentielles en présence à mesure
qu'il chemine dans cette interface Bleu de bois. Les carrés
de fleurs et d'eau sont autant de points de rencontre jardiniers
avec les éléments primordiaux et le choix de
la couleur bleue est non seulement lié à celle
du ciel et du fleuve mais également symbole d'ingénuité.
Dans
sa démarche, Antonio Perazzi a en effet été
inspiré par le roman de Raymond Queneau Les Fleurs
bleues, et plus précisément par son édition
italienne préfacée par Italo Calvino. Ce dernier
y rapporte qu'il a interrogé l'auteur sur les raisons
de l'énigmatique titre du livre et précise qu'il
fut choisi en référence à l'expression
«être fleur bleue» qui désigne l'état
d'une âme rêveuse, fraîche et nature, empreinte
d'innocence et de franchise.
Le
concepteur
Antonio
Perazzi est un jeune architecte paysagiste italien, actif
depuis 1996. Il est l'auteur d'importants projets de jardins
privés en Italie, en Suisse, aux États-Unis
et au Koweït. Son bureau milanais est désormais aussi
responsable de l'aménagement paysager de centrales
thermoélectriques selon une approche environnementale
novatrice et de la création d'un jardin de stimulation
pour patients atteints de la maladie d'Alzheimer. Antonio
Perazzi a également créé des jardins
temporaires pour l'exposition internationale Ars Topiaria
de Lucca (Italie, 2001) et pour la neuvième édition
de la Biennale d'architecture de Venise (Italie, 2000, avec
Franco Zagari). Il a développé un intérêt
particulier pour la conception de contenants jardiniers expérimentaux
qui se prolonge à Métis dans sa trame dissoute
de jardinières et bassins insérés dans
le sol.
Maria
Goula, Anna Zahonero (Alexandre Campello, Andrew Harris, Claudia
Illanes); Catalogne/Catalonia
Summer-dry
Catalogne
Les
catalanes Anna Zahonero, biologiste, et Maria Goula, architecte,
abordent ici de rudes réalités de l'environnement
méditerranéen avec une vision nuancée
et donnent ainsi naissance à un saisissant jardin géométrique
et contrasté.
Le
jardin
Voici
un jardin qui s'inscrit radicalement à contre-courant
de la logique usuelle de manipulation de l'espace-temps. En
effet, il ne s'agit pas ici de tenter de fixer un idéal
moment-paysage fugitif au prix de considérables efforts
pour juguler la résistance de l'environnement à
la transformation qu'on lui impose.
Au
contraire, l'équipe catalane formée autour de
Maria Goula et Anna Zahonero a choisi d'exporter vers Métis
une image jardinière adaptée et durable d'une
difficile réalité persistante du paysage méditerranéen
: la sécheresse. Et dans les faits, ce phénomène
est en particulier abordé par l'évocation de
sa manifestation-limite : le feu de forêt dont on entretient
ici le souvenir en préservant ses traces. Ainsi, un
sol minéral uniforme, noir comme charbon, met en évidence
une série de lignes droites parallèles, comme
l'incendie révèle les installations rurales
dans toute leur orthogonalité, en les mettant à
nu. Comme dans un site archéologique, le visiteur cheminera
au-dessus du sol, sans y toucher, sur des circulations bien
démarquées par leur caractère oblique.
Mais
dessèchement et calcination ne riment pas qu'avec isolement
et désolation : l'aride traversée se conclut
par la découverte d'une enceinte de paille qui rappelle
tout d'abord que l'été est aussi la saison des
récoltes. Ajourée et évasée, la
construction semble vouloir à la fois protéger
son contenu, laisser entrer les rayons du soleil et concentrer
d'hypothétiques eaux de pluie à la manière
d'un impluvium. Sous la forme d'un carré de pins en
pots, elle abrite en fait des préparatifs de reforestation
qui pointent simultanément la fragilité du paysage
et la fonction de régénérateur de l'incendie.
Finalement,
le jardin s'ouvre sur l'environnement. Et l'on comprend alors
que, prenant le contre-pied de l'approche courante de conception
de jardins comme oasis de pureté importés du
monde des rêves ou des souvenirs idéalisés
vers un environnement souvent foncièrement récalcitrant,
l'équipe catalane a créé une œuvre
expressive et significative qui n'exige pourtant aucun entretien
et fait voyager le visiteur en exploitant les caractéristiques
méditerranéennes du paysage local : la grande
bleue et la pinède métissiennes. Et si l'été
gaspésien faisait revivre la terre brûlée? Nul
n'irait le contrarier.
L'équipe
de conception
L'équipe
de concepteurs de Summer – Dry est composée de
la biologiste Anna Zahonero et des architectes Maria Goula,
Claudia Illanes, Andrew Harris et Alexandre Campello. Ils
sont tous impliqués dans le diplôme de premier
cycle et dans la maîtrise en architecture de paysage
de l'Université polytechnique de Catalogne, à
Barcelone. Tous sont également actifs au sein du Centre
de recherche et de projet en paysage de leur université,
où ils développent à la fois des projets d'aménagement
paysager et des recherches scientifiques sur le paysage et
la gestion du territoire.
STUDIO.EU
(Paola Cannavò, Ippolita Nicotera, Francesca Venier);
Italie/Italy
Italian Fragment
L'atelier
berlinois Studio.eu représente au Festival le pays
d'origine de ses trois animatrices avec un fragment du plus
populaire de tous les jardins italiens ou du plus italien
de tous les jardins populaires : le terrain de soccer.
Le
jardin
Invitées
italiennes de Métis, Paola Cannavò, Ippolita Nicotera
et Francesca Venier ont choisi de travailler sur des formes
universelles. Soit d'une part la pratique courante et historiquement
dominante de l'art du jardin comme opération de sélection
et de recréation d'un fragment de paysage. Et d'autre
part, la figure du stade, enclos de verdure manucuré
coupé du reste du monde, c'est-à-dire jardin
qui s'ignore par excellence.
Les
conceptrices ont directement appliqué la méthode
convenue à l'objet banal et le résultat est
tout sauf conventionnel : une portion rectangulaire de terrain
de soccer s'installe dans le paysage métissien, un
tapis de gazon impeccable, parcouru de lignes blanches éclatantes
et ponctué d'un but et d'un piquet de coin à
fanion, est parachuté en bord de fleuve.
Le
choix du type de stade représenté n'est bien
sûr pas anodin. Il s'agit d'un fragment de terrain de soccer
car les conceptrices italiennes ont voulu valoriser la culture
populaire du paysage de leur pays et la partager avec le public
du Festival. Le peuple d'il bel paese (le beau pays) est en
effet doué d'une remarquable propension à interpréter
spontanément l'environnement comme terrain de jeu.
Le dimanche à la campagne ou sur la plage, il y a toujours
un ballon qui l'accompagne, et quelques vêtements déposés
sur l'herbe ou sillons tracés dans le sable ont vite
fait de transformer l'espace.
Hommage
à l'art de vivre le paysage comme aire de jeu et invitation
à s'y adonner sur-le-champ, cet Italian Fragment n'en
est pas moins une occasion de réflexion sur les conséquences
environnementales des fastueux développements commerciaux
d'activités de plein air. Car transposées à
l'échelle de l'industrie des loisirs, les stratégies
d'appropriation ludique du paysage se révèlent
dangereuses en ce qu'elles accaparent des quantités
phénoménales de ressources essentielles à
l'équilibre environnemental. Ainsi, en un coin, le
rectangle vert se soulève et dévoile son secret
de verdure : l'eau qu'il consomme sans compter. Les visiteurs
auront le choix : boire ou arroser.
Et
si les ondulations du sol sont là pour inviter à
s'allonger et à profiter du paysage, elles ne sont
pas sans évoquer par ailleurs les aimables aménagements
typiques du parcours de golf, équivalent nord-américain
du terrain de soccer en tant que buveur d'eau. Finalement,
la structure du but qui déborde du fragment cadre une
vue sur le paysage et fixe un objectif clair : apprendre à
savourer tout en préservant.
Les
conceptrices
Paola
Cannavò, Ippolita Nicotera et Francesca Venier sont architectes
et représentent au Festival leur pays d'origine, l'Italie.
Diplômées entre 1993 et 1997 – à
Rome pour deux d'entre elles et à Milan pour la troisième
-, elles se sont toutes trois établies en Allemagne,
à Berlin, à l'issue de leurs études.
Leurs trajectoires ont ensuite convergé plus fortement
encore : elles ont développé une pratique multidisciplinaire
commune en collaborant aux projets du bureau d'architecture
de paysage de Stefan Tischer. En juin 2000, elles fondaient
Studio.eu, leur atelier de conception architecturale, urbaine
et paysagère qui est depuis lors actif en Allemagne
et en Italie.
Siham
Ben Sari; Maroc/Morocco
O Hendiya
L'invitée
marocaine du Festival organise à Métis une fête
des sens en l'honneur de la massive et piquante Hendiya, plante
incomprise en son pays : elle lui dédie une interprétation
contemporaine du traditionnel jardin de paradis musulman.
Le
jardin
Représentante
du Maroc à l'édition méditerranéenne
du Festival, Siham Ben Sari joue habilement sur le thème
des relations horticoles internationales pour créer
un jardin plein de sens mais néanmoins essentiellement
sensuel. Formée en architecture de paysage à
l'Université de Montréal, elle profite de ce
retour en Amérique pour réparer l'injustice
qui frappe au Maroc une plante importée du Mexique
au XIXe siècle? et ce en lui créant un écrin
odorant inspiré du modèle ancestral de jardin
sacré domestique marocain.
La
Hendiya a en effet reçu au Maroc un accueil sans rapport
avec la légendaire tradition d'hospitalité du
pays. Elle y est principalement exploitée pour son
exceptionnelle résistance et ses caractéristiques
défensives : volumineuse et hérissée
d'aiguillons, elle sert le plus souvent de barrière
rebutante autour de terres agricoles et de bidonvilles. Or,
Siham Ben Sari considère que c'est là non seulement
mépriser la grande beauté plastique de ses raquettes
ovales charnues et les charmes de ses fruits suaves et de
ses fleurs insolites, mais aussi, dans un contexte de sécheresse
croissante, négliger la remarquable valeur environnementale
d'un végétal parfaitement adapté.
Et
cette forte charge conceptuelle est source d'une puissante
expression jardinière narrative qui fait intensément
vibrer à Métis la culture, les couleurs et les
parfums de la méditerranée marocaine. En fait,
la conceptrice réécrit l'histoire de l'arrivée
d'Hendiya dans son pays. Ainsi, elle fait d'abord danser les
créatures du désert en longues bandes élégantes
ondulant sur les flots d'une grande bleue minérale.
La ville est en vue, évoquée sous la forme d'une
enceinte textile. Au son bienveillant des youyous, l'entrée
s'avère triomphale et tout bascule : la plante revalorisée
et le visiteur qui l'accompagne se trouvent instantanément
projetés dans l'ordre sacré d'un jardin de riyad.
L'O
Hendiya de Siham Ben Sari emprunte en effet sa partie cloisonnée
au riyad, traditionnelle demeure marocaine débouchant
sur une cour aménagée selon le modèle
immuable du jardin de paradis musulman. Figures des fleuves
inaltérables d'eau, de lait, de vin et de miel décrits
dans le Coran, quatre allées découpent le carré
en quartiers où les Hendiya trônent dans des parterres
de plantes délicieusement aromatiques, derrière
des gasaâts de bienvenue, larges assiettes creuses où
flottent sur l'eau des bougies et des pétales de rose.
Le tout sur fond d'oranges, de citrons, de fleurs de bougainvillées
et de feuilles de figuiers car les plus vénérés
végétaux marocains ont cédé leur
place à l'épineuse émigrée mexicaine
et lui offrent une éclatante enceinte protectrice.
Une fête des sens à savourer en son centre sous
le doux filtre d'une guitoune formée de blancs vélums.
La
conceptrice
Siham
Ben Sari est une jeune créatrice marocaine qui s'est
formée à l'architecture de paysage et au design
d'intérieur à la Faculté de l'aménagement
de l'Université de Montréal, de 1993 à
1998. Elle a ensuite pratiqué l'aménagement
paysager au Québec et en France, avant de retourner
en 2000 à son pays d'origine où elle pratique simultanément
son autre spécialité, le design d'intérieur.
En 2002, à Casablanca, elle a créé L'Agave
bleu, son bureau de design de paysage et d'intérieur.
Sa formation et sa pratique multidisciplinaires et internationales
sont d'ailleurs à mettre en rapport avec l'interprétation
contemporaine du jardin de riyad qu'elle présente à
Métis en l'honneur d'une plante importée au
Maroc depuis le Mexique.
EKIP
(Thierry Beaudoin, Sinisha Brdar, Patrick Morand, Marc Pape);
Québec, Canada
Parallaxe Boogie-woogie
Actualisation,
en version treillis tubulaire tridimensionnel chaotique, de
la thématique plurimillénaire du labyrinthe,
par quatre jeunes concepteurs. Insondable effet de parallaxe
garanti et option Boogie-woogie disponible.
Le
jardin
Métaphore
de la condition humaine contemporaine, de ses complexités
et anxiétés, le labyrinthe d'ekip réinterprète
les réseaux inextricables, les flux chaotiques et l'hyperactivité
de la société contemporaine sous la forme d'un
terrain de jeux et d'évasion de la raison.
En
plan, le labyrinthe est contenu dans un rectangle, forme rationnelle
simple et universelle accusant l'artificialité de l'intervention,
comme son sol minéral vert uniforme. Un assemblage
tridimensionnel de tubes, formant une composition libre, dynamique
et chaotique, constitue le corps du labyrinthe et définit
le parcours des allées, tout en restant perméable
et ambigu. Cette forme abstraite tient compte et absorbe des
composantes perceptibles du site (ruisseau, chemin, arbres,
pierres, etc.). Discrètes, l'entrée et la sortie
s'effectuent tangentiellement à la structure. La couleur
générale verte contribue à la symbiose
avec l'environnement et à la désorientation.
Sol, tubes et végétaux se répondent dans
une unité monochromatique relative. Ainsi, Parallaxe
Boogie-Woogie initie à Métis un rapprochement
entre la culture des réseaux et l'imaginaire lié
à l'érablière, aux rhizomes, aux racines.
La
transparence remplace l'opacité du labyrinthe traditionnel
et provoque l'effet de parallaxe : le vertige du visiteur
provient tout d'abord du caractère insaisissable de
cette structure dont l'image échappe constamment à
qui tente de la fixer. Boogie-woogie : ainsi, tout paraît
en mouvement permanent et invite à rentrer dans la
danse, à délaisser le cheminement au profit
du franchissement.
Et
promenade et escalade sont en effet les deux manières
complémentaires d'explorer ce dédale de vide
et de vues. Attracteurs étranges, huit événements
végétaux, minéraux et architecturaux
organisés pour l'occasion ponctuent le parcours de
découvertes et agissent comme ancrages d'expériences
spécifiques de différents lieux. Le visiteur
croise ces éléments qui l'invitent à
grimper, à se regarder, à contempler, à
jouer, à surplomber, à communiquer? Les végétaux
qui entrent dans leur composition sont en dialogue morphologique
et chromatique avec le labyrinthe qui, lui-même, fait
écho au dédale d'épinettes bordant son
site d'implantation et instaure un dialogue de troncs et de
tubes.
Or,
avec la Raison moderne s'est installé le règne
de la ligne droite et de la clarté. Et la figure fascinante
du labyrinthe devenue indésirable s'est réfugiée?
dans les jardins où elle vint domestiquer la forêt,
souvent considérée comme repère du mal
et du danger, pour transformer cette nature hostile en jeu
maîtrisé. Entre temps, d'autres enchevêtrements
sont venus nous hanter et le Parallaxe Boogie-woogie d'ekip
prolonge pertinemment la tradition du labyrinthe de jardin
en tissant avec elle, avec nos démons contemporains
et avec son lieu d'insertion, un puissant réseau de
correspondances. Le tout sous la forme d'un jardin ludique
et libérateur à découvrir à l'instinct
et, comme diraient tous en chœur ses concepteurs Thierry
Beaudoin, Sinisha Brdar, Patrick Morand et Marc Pape : «Let's
Boogie!»
Les
concepteurs
Les
quatre membres d'ekip sont autant de diplômés
en architecture de l'Université de Montréal
des promotions 1997 et 1998. Deux sont aujourd'hui actifs
dans des bureaux d'architecture montréalais, soit Thierry
Beaudoin à l'Atelier Big City et Marc Pape chez Saïa
et Barbarese. Sinisha Brdar œuvre également en
tant qu'architecte, à Ottawa, auprès de Travaux
publics services gouvernementaux Canada. Patrick Morand a
quant à lui complété sa formation en
Suisse, en étudiant le graphisme, discipline qu'il
pratique aujourd'hui au sein du studio Dixsept. Ensemble,
ils ont créé ekip, rassemblement informel qu'ils
aiment à qualifier de « Collectif ouvert
sur l'exploration et l'échange d'idées sur le
design, l'architecture et la société contemporaine
».
Stefan
Tischer; Québec, Canada
Homme-nature-jardin
Délectable
et révélateur exercice de déconstruction
des repères jardiniers par fragmentation, dissémination
ou remise en contexte, et par la confrontation du visiteur
avec des instruments de mesure de la démesure du projet
jardinier.
Le
jardin
Reposer
l'éternelle question fondatrice de l'art des jardins
- celle du rapport de l'homme à la nature -, de manière
sensible, pour la rendre accessible au vaste public du Festival : tel est le généreux projet de la création
de l'architecte paysagiste d'origine allemande et de renommée
internationale Stefan Tischer, directeur de l'École
d'architecture de paysage de l'Université de Montréal.
Et
la réflexion expressive commence par l'interrogation
artistique sur la notion de territoire. Où, en effet, sont
les limites de ce jardin qui est tout sauf un objet isolé
? Homme-nature-jardin enjambe la promenade du Festival, se
glisse dans le boisé deux fois plutôt qu'une,
s'étire vers l'intérieur des terres et glisse
sur la pente de la falaise pour entrer dans le Saint-Laurent.
Et Stefan Tischer prend bien soin de ne laisser fermée
aucune forme d'enceinte naturelle : à travers le boisé
et par-delà le ruisseau, il ouvre dans toutes les directions
des perspectives sur l'environnement, qu'il soit côtier,
forestier, festivalier ou agricole.
Ainsi
se voit actualisé l'idéal d'artialisation intégrale
du territoire qui sous-tend les pratiques jardinières
et paysagères depuis leurs plus lointaines origines
et qui se trouve clairement exprimé dans les modèles
canoniques des jardins français et anglais. Et, comme
autant d'éléments standardisés d'une
clôture modulaire qui aurait éclaté, un
ensemble de portiques identiques disséminés
du fleuve jusque dans la friche agricole repend l'idée
du jardin illimité sur un mode qui évoque simultanément
une de ses formes historiques : la composition en tableaux
successifs caractéristique du style pittoresque.
En
effet, les structures métalliques sont les supports
d'une exposition de photographies de regards humains, cadrages
serrés sur des visages colossaux, en noir et blanc.
Un séduisant jeu d'échelles et de contrastes
à arpenter par mille fragments de sentiers tracés
dans une coulée verte continue, pour prendre à
nouveau la mesure de la démesure du projet jardinier.
Le
concepteur
L'architecte
paysagiste Stefan Tischer s'est principalement formé
à l'Université technique de Munich, en Allemagne.
À partir de 1992, il a mené une importante pratique
professionnelle de l'aménagement paysager dans son
pays d'origine et en Italie, de front avec une intense activité
d'enseignant, de conférencier, de critique et de chercheur,
à l'échelle internationale (États-Unis,
Italie, Maroc, etc.). Stefan Tischer est lauréat de
plusieurs concours d'envergure et ses recherches et créations
ont été abondamment publiées et exposées.
Il fait également partie des concepteurs de la revue
européenne d'architecture de paysage Topos. Depuis
2002, il est le directeur de l'École d'architecture
de paysage de la Faculté de l'aménagement de
l'Université de Montréal.
Christopher
Bruce Matthews, Taco Iwashima;
Etats-Unis/United States
The You are Here Garden
Inspirée
par le caractère hautement civilisé de Métis-sur-mer,
une méditation sur la notion de lieu à l'ère
de l'hyper-domestication de l'environnement. Une création
du Festival 2002, reprise pour marquer son succès public
et critique.
Le
jardin
À
Métis, y sommes-nous vraiment lorsque nous y sommes?
Et aussi, où sommes-nous vraiment lorsque nous y sommes? Voilà
les questions que pose The You Are Here Garden, projet né
des réflexions de ses concepteurs sur le rapport du
touriste aux lieux qu'il visite. Et en effet, où sommes-nous
exactement lorsque nous abordons un lieu avec l'esprit libre
du vacancier mais néanmoins programmés par nos
lectures de guides de voyage ? Pour Christopher Bruce Matthews
et Taco Iwashima, le point annoté «You are here»
typique des cartes de sites touristiques représente
bien ce lieu abstrait que visite en fait le touriste.
Et
le principal attrait touristique contemporain de Métis-sur-mer,
soit son décor de lieu de villégiature historique
lui-même emprunté à une Écosse
mythique, leur a suggéré une autre référence
pour leur intervention au Festival. Il s'agit des classiques
cartes postales «Wish You Were Here» symptomatiques
du sentiment de déracinement qu'éprouve le touriste
dans les endroits pourtant hyper-civilisés où il se
les procure.
Jouant
sur ces deux référents, Christopher Bruce Matthews
et Taco Iwashima proposent une mise en scène d'un fragment
de pré sauvage prélevé à proximité
du site, littéralement transplanté, et qui retournera
dans son paysage d'origine après le Festival. Le visiteur
traversera d'abord une impression photographique du lieu d'origine
de l'implant sur un rideau monumental aux proportions de carte
postale. Viendra ensuite la traversée en aveugle d'une
forêt de banderoles «You are here» et la
découverte hasardeuse de deux non-lieux déposés
dans ce labyrinthe.
La
principale destination de cette amusante et déconcertante
promenade à tâtons dans l'abstrait est une salle
rectangulaire à ciel ouvert où le morceau de territoire
vierge déplacé est présenté dans
un enclos jardinier. Là, on tournera autour du carré
de pré étranger et on l'observera comme jamais
on ne l'aurait fait sur son site d'origine. Trois chaises
Adirondack invitent ici à s'engager dans une méditation
sur l'expérience contemporaine des lieux et, en particulier,
des paysages. Une quatrième se trouve cachée
ailleurs dans le jardin, pour prolonger la réflexion
dans une sorte de caisson d'isolation paysagère.
Les
concepteurs
Christopher
Bruce Matthews est un architecte paysagiste d'origine britannique
et Taco Iwashima est une spécialiste du graphisme à
l'échelle environnementale originaire du Japon. Tous
deux ont longtemps travaillé au sein du bureau Tokyo
Landscape Architects, au Japon, et sont aujourd'hui actifs
à Cambridge, aux États-Unis. À eux deux,
ils ont notamment collaboré avec les architectes Tadao
Ando et Toyo Ito, et réalisé des créations
temporaires remarquées dont un jardin sur le thème
des éléments naturels pour le premier Festival
de jardins de Chaumont-sur-Loire (France, 1992), un jardin
zen composé de pissenlits au Salon des arts de Kyoto
(Japon, 1998) et un jardin d'épouvantails fonctionnels
à la Triennale d'art Echigo Tsumari (Niigita, Japon,
2000).
SE
BUSCA (Michele Adrian, Paula Meijerink); États-Unis/United
States
Asphalt Garden
Audacieuse
et vertigineuse réconciliation jardinière d'une
myriade d'antagonismes : le duo de Se Busca implante au milieu
du boisé une réjouissante cour asphaltée
inondée.
Le
jardin
C'est
une clairière magnifiée et c'est une autoroute,
c'est noir et c'est transparent, c'est un reflet mais l'on
y chemine et s'assied, c'est un plan d'eau miroitant et c'est
un stationnement uniformément asphalté, c'est
un passage à gué ou un bain de pieds, c'est
un parc d'amusement et c'est un bassin d'ornement, c'est une
flaque d'eau sur une chaussée mal drainée et
c'est un jardin féerique. Avec leur Asphalt Garden,
Michele Adrian et Paula Meijerink prolongent l'immémoriale
tradition du jardin comme lieu de médiation entre l'homme
et son environnement.
Renversement
de situation, cependant : dans un contexte d'humanisation
intégrale du paysage, ce n'est plus le monde sauvage
qui est domestiqué en terre civilisée par l'art
jardinier, mais plutôt la jungle routière, prolifération
planétaire de surfaces goudronnées agrémentées
de signalisation, que l'on cherche à rendre aimable
en milieu naturel. Car l'équipe Se Busca affiche un
intérêt marqué pour les paysages ordinaires
en tant qu'expressions caractéristiques de la culture
contemporaine, aussi triviales soient-elles.
Or
l'asphalte est un matériau de revêtement aussi
universel qu'honni, soit un parfait défi pour qui veut
réveiller la sensibilité à une modernité
refoulée. Et, partant d'une vision poétique
de la flaque d'eau urbaine comme écran magique (la
lune dans le caniveau, l'architecture sur le trottoir?), les
conceptrices parviennent effectivement à fusionner
les contraires : la forêt de conifères métissienne,
l'aplat d'asphalte marqué de signes graphiques et la
pièce d'eau du jardin d'apparat.
Jouant
sur la noire opacité de l'asphalte contre la claire
transparence de l'eau, sur leurs capacités respectives
à absorber ou à refléter la lumière,
sur la consistante immobilité de l'un et sur la fluidité
mouvante de l'autre, le jardin sait se fondre dans le boisé
et l'étendre jusqu'à nous confondre. Les limites
ainsi estompées sont encore niées par un ensemble
de lignes fuyantes plus ou moins immergées ou émergentes
qui, par ailleurs, introduisent le visiteur à l'essentielle
dimension ludique de l'œuvre.
Les
lignes jaunes de cette route devenue folle et réfugiée
en forêt forment en effet un réseau de circulations
qui invite autant à tenter une traversée au
sec qu'à se mettre nus pieds pour barboter. Enfin,
autre facétie de cette victime des heures de pointe
venue se mettre au vert, le mélange et l'échange
des lettres géantes standardisées de STOP et
ONLY pour former LOLLYPOP ou SPY. Du bon usage de l'asphalte
qui, selon les conceptrices, fut avant tout une des inventions
libératrices les plus déterminantes pour la
culture du XXe siècle.
Les
conceptrices
Michele
Adrian est une architecte vénézuélienne
et Paula Meijerink est une architecte paysagiste néerlandaise.
Toutes deux sont installées dans la région de
Boston et considèrent Asphalt Garden comme une expression
de leur vision culturelle intercontinentale en ce qu'il intègre
la forêt métissienne, l'essence du Venezuela
- le pétrole-, et l'essence des Pays-Bas - l'eau. En
compagnie de quelques autres, elles ont à l'origine
créé Se Busca pour le développement d'un
projet paysager précis à Caracas. L'équipe
se compose aujourd'hui de trois membres (elle est complétée
par Miguel Divo) et reste active au Venezuela, tout en s'impliquant
aux États-Unis et aux Pays-Bas.
Marc
Böhlen, Natalie Tan; Ontario, Canada
Unseen
L'artiste
et ingénieur Marc Böhlen et l'architecte Natalie Tan
croisent leurs regards à la fois sensibles et scientifiques
sur la vie sauvage métissienne, pour nous mieux donner
à voir de quoi elle est faite, et quelle image on s'en
fait.
Le
jardin
En
des temps d'intensifs et extensifs arrangements de la nature
- qui touchent autant les sols que les cours d'eau et toutes
les formes de vie qui y sont présentes -, la forêt
qui couvre près de la moitié du Québec
se révèle être un territoire contrôlé,
au même titre que la ville. Partant de ce constat, Natalie
Tan et Marc Böhlen proposent un jardin qui exprime cette situation
et en profite simultanément pour actualiser notre regard
sur la vie quotidienne de la flore et de la faune gaspésiennes.
Au
premier abord, la percée dans le boisé peut
sembler avoir été naturellement colonisée
par des fleurs sauvages, relayées sur le pourtour par
des fougères et autres plantes de sous-bois qui instaurent
une continuité entre clairière et forêt.
Mais en fait, tout ici n'est que système méthodique
d'inventaire en plein air.
Ainsi,
huit bandes parallèles accueillent autant de plantes
sauvages typiques de l'écosystème local, qu'elles
soient indigènes et liées aux cultures autochtones
ou issues de la colonisation européenne. Rangées
selon leur taille pour former un escalier ascendant entouré
de sentiers, elles sont aussi étiquetées et
présentées en alignements mathématiques
de pots de différents formats selon leurs besoins spécifiques
en matière de radication et d'espacement.
Et,
clé de cet énigmatique catalogue à ciel
ouvert, au cœur de l'installation émerge un poste
d'observation hybride qui associe la fonction traditionnelle
de banc de jardin à celle d'interface technologique
avec l'environnement. À première vue, il s'agit
d'une rassurante et accueillante aire de repos et de contemplation
: ouvert sur trois côtés et en particulier sur
le boisé, cet assemblage de produits ordinaires de
l'industrie forestière forme un généreux
siège continu autour d'une jardinière géante.
Cependant, passée la première impression, le
visiteur est à nouveau confronté à une
conception plutôt troublante du jardin.
Il
découvre en effet une station de traitement et de diffusion
de l'information recueillie dans les bandes végétales
par un dispositif de surveillance. Car exactement comme la
vie ordinaire de nos villes, et spécialement comme
le moindre mouvement dans nos stationnements, l'activité
des plantes et des animaux est systématiquement enregistrée.
Les images ainsi recueillies sont ensuite analysées
et enrichies de commentaires scientifiques par un système
informatique autonome. Ainsi se construit tout au long de
l'été une narration électronique des
invisibles lents processus en cours et des micro-événements
quotidiens.
Les
concepteurs
Natalie
Tan est titulaire d'une maîtrise en architecture de
l'Université nationale de Singapour. Après avoir
été stagiaire en architecture à Los Angeles
puis à Singapour, elle s'est installée à
Toronto comme designer indépendante en 2002. Avec Daniel
Karpinski, elle est l'auteure d'un projet de complexe multifonctions
qui s'inscrit dans le cadre prestigieux de la reconversion
des chantiers navals de Gdansk, en Pologne. Marc Böhlen est
quant à lui un artiste, historien de l'art et ingénieur
formé en Suisse et aux États-Unis. Il est enseignant
et chercheur universitaire en art technologique et médiatique,
discipline qui correspond aussi à sa pratique artistique.
Natalie Tan et Marc Böhlen développent depuis 2001
des projets communs à caractère anti-utilitaire,
empreints d'une vision optimiste de l'environnement contemporain
et qui tentent une synthèse entre paysage, technologie,
infrastructure et nature.
Hal
Ingberg; Québec, Canada
Réflexions colorées: envelopper et cadrer
la nature sauvage/Coloured Reflections : Wrapping and Framing
Savage Nature
Une
énigmatique lame de verre vert tranche la forêt
tout en s'y fondant : l'architecte Hal Ingberg condense à
Métis dix années d'interrogations et d'expérimentations
sur le thème de la dialectique architecture-paysage.
Le
jardin
C'est
un prisme triangulaire vert pris dans la forêt, noyé.
Mais inversement, c'est aussi un enclos de verre qui enserre
une portion de boisé restée à l'état
sauvage. C'est un objet qui se coule dans son environnement
et le prolonge en le reflétant. Mais c'est aussi un
lieu qui se fond dans son site par effet de transparence teintée.
Ni tout à fait transparent, ni tout à fait réfléchissant,
pas exactement mimétique mais tout de même vert
et luisant, c'est à la fois un abîme pour les
sens et un abîme de sens, sans compter que tout cela
change en permanence avec la lumière ambiante. Et encore
faut-il se perdre pour espérer s'y perdre car le visiteur
doit d'abord le dénicher puis le contourner pour découvrir
son entrée détournée.
L'architecte
montréalais Hal Ingberg tire ainsi profit d'un site
exploité pour la première fois à l'occasion
de cette quatrième édition du Festival : au
bout de la promenade, un morceau de la forêt environnante,
tel que trouvé là. L'une de ses grandes sources
d'inspiration pour ce projet est d'ailleurs un objet architectural
trouvé : un édicule ruiné, envahi par
de grands arbres, découvert il y a près de dix
ans lors de son séjour en Italie en tant que Prix de
Rome (1993-1994). Cette troublante image de cour intérieure
accidentelle n'a depuis lors jamais cessé de l'accompagner
dans ses démarches architecturales par rapport au paysage.
Par
ailleurs, ce thème qui occupe une place particulière
dans sa carrière, Hal Ingberg le traite ici avec ce
qui est devenu son médium de prédilection :
le panneau de verre laminé double épaisseur
avec film coloré intercalaire, matériau qu'il
a apprivoisé pendant qu'il travaillait à Londres
(1997-1998) et déployé récemment à
Montréal, à grande échelle, dans le cadre
de l'agrandissement du palais des congrès.
Le
concepteur
L'architecte
Hal Ingberg est lauréat du prix de Rome du Conseil
des arts du Canada et a séjourné dans la capitale
italienne en 1993-1994. Actif à Montréal depuis
1985, il a également œuvré à Londres
auprès des architectes Harper Mackay (1997-1998). Comme
le montrent les sources de ses Réflexions colorées
créées à Métis, ces deux expériences
étrangères furent déterminantes dans
son itinéraire créatif qui culmine à
ce jour dans l'agrandissement du palais des congrès
de Montréal.
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